Il y a des clients qui viennent pour un tatouage, repartent contents et reviennent quelques années plus tard.
Et puis il y a Anaïs.
Anaïs revient. Souvent. Très souvent. À ce stade, je devrais peut-être envisager une carte de fidélité. Sauf que je ne suis pas certain qu’il lui reste suffisamment de place pour la faire tatouer.
Elle vient de Bollène, dans le Vaucluse, et fait régulièrement la route jusqu’à Montélimar pour passer quelques heures sous mes aiguilles.
Dans la vie de tous les jours, elle évolue dans un univers très corporate, avec une grosse équipe à gérer. Des responsabilités, des réunions et probablement un nombre déraisonnable de mails.
Et puis elle vient se faire tatouer des crânes, des pieuvres, des chauves-souris et autres joyeusetés.
Chacun sa manière de décompresser.
Au commencement, il y avait Yannick. Et déjà beaucoup d’encre.
Avant de passer entre mes mains, Anaïs était déjà cliente et amie de Yannick, avec qui je travaille chez Art Tattoo Society.
C’est comme ça que j’ai fait sa connaissance. Et pour notre premier projet ensemble, on n’a pas exactement commencé par un petit papillon de trois centimètres.
Non. Anaïs m’a confié un énorme tatouage géométrique en dotwork, dans le cou et sur l’épaule.
Pour ceux qui ne connaissent pas, le dotwork consiste à construire les ombres, les textures et parfois des motifs entiers à partir de points. Beaucoup de points. Énormément de points.
Sur une grande pièce géométrique, il faut de la régularité, de la précision et une bonne dose de patience. Autant dire qu’on a eu le temps de faire connaissance.
Depuis, les projets se sont enchaînés. Et j’ai rapidement compris qu’Anaïs n’était pas du genre à manquer d’idées.
Une pieuvre sur la cuisse. Parce que pourquoi pas.

Parmi les pièces réalisées depuis notre rencontre, il y a cette grosse pieuvre qui s’étend sur la fesse et la cuisse.
La pieuvre est un grand classique du tatouage. Avec ses tentacules, ses courbes et ses possibilités de composition, c’est un sujet formidable à dessiner. Et un excellent moyen de se retrouver à faire des points pendant un temps considérable.
Pour celle-ci, j’ai utilisé le pepper shading, une technique d’ombrage qui permet de construire des dégradés à partir de petits points plus ou moins espacés.
Ça donne des textures douces, un rendu presque granuleux et beaucoup de possibilités pour travailler la profondeur sans tout noircir.
Et quand le sujet possède huit bras, autant dire qu’il y a de quoi s’occuper.
Les crânes. Une petite obsession, peut-être ?
Bon. Parlons des crânes.
Parce que si on commence à regarder les tatouages d’Anaïs, on finit rapidement par remarquer une certaine récurrence dans le choix des sujets.

Il y a notamment ce crâne graphique qui mélange dotwork, aplats de couleur rose et contrastes bien francs.
J’aime beaucoup ce type de mélange. Les textures en petits points apportent de la finesse, tandis que les zones de couleur solide viennent donner du caractère et du poids à la composition.
Et puis il y a aussi un autre crâne, entièrement construit avec des lignes, dans une approche beaucoup plus graphique.
Finalement, c’est ce qui m’intéresse avec un sujet aussi connu : on peut le traiter de mille façons. En noir et gris, en couleur, avec des points, des lignes, des aplats ou des textures.
Un crâne reste un crâne, certes. Mais ça laisse quand même pas mal de place pour dessiner.
Les Amoureux. Enfin, à sa façon.

Dans la famille des crânes, je demande aussi les amoureux.
Anaïs m’a également confié un projet inspiré de la carte de tarot Les Amoureux. Avec des crânes à la place des amoureux, évidemment.
Il faut croire que les petits cœurs rouges et les colombes, ce n’était pas exactement l’ambiance recherchée.
J’ai travaillé cette pièce en dotwork, en reprenant le principe d’une carte illustrée, avec ses éléments graphiques et une composition construite autour du sujet central.
J’aime bien détourner des images familières comme celles du tarot. On conserve leurs codes, mais on peut les emmener dans un univers complètement différent.
Un peu de romantisme, quelques ossements. Tout va bien.
Deux énormes crânes dans le dos. Et quelques bestioles.
Et puisqu’on parlait de crânes, autant continuer sur notre lancée.

Pour son dos, Anaïs m’a demandé une composition avec deux énormes crânes. Et histoire de mettre un peu de vie au milieu de tous ces os, on y retrouve également des coccinelles et une chauve-souris.
J’aime beaucoup ce genre d’association. Des sujets qui n’ont pas forcément grand-chose à voir les uns avec les autres, mais qui finissent par cohabiter dans un même dessin.
Le travail en pepper shading permet ici de multiplier les textures, de créer des volumes et de faire respirer les zones les plus sombres.

Et puis, sur de grandes pièces comme celle-là, j’aime pouvoir varier le traitement des différents éléments. Tous les détails n’ont pas besoin d’avoir exactement la même intensité pour que l’ensemble fonctionne.
Ce qui m’intéresse, c’est de trouver l’équilibre entre les masses, les petits détails et les espaces laissés plus tranquilles.
Le dos offre pas mal de place pour expérimenter. Autant en profiter.
Et je reconnais que dessiner des coccinelles au milieu de deux énormes crânes, ça me plaît assez.
Des séances photo et même une double page dans un magazine
Anaïs ne se contente pas de collectionner les tatouages. Elle pose également comme modèle photo, et plusieurs photographes ont réalisé de très belles images avec elle.
Certaines des photographies qui accompagnent cet article sont d’ailleurs signées Martial Arnaud, de Cezéam Photographie, et Ronan Quelennec.
J’aime voir mes tatouages photographiés dans un autre contexte que celui du studio. Avec un vrai travail de lumière et de composition, on les découvre autrement.
Et ça change un peu de mes photos prises entre deux rendez-vous, avec trois rouleaux de Sopalin qui traînent dans le fond.
Son parcours de modèle et son univers tatoué lui ont même valu une double page d’interview dans Tatouage Magazine.
Pas mal, quand même.
Ce que je trouve intéressant, c’est ce contraste entre son quotidien professionnel très carré et cet univers artistique qu’elle construit au fil des séances.
Comme quoi, on peut gérer une grosse équipe, avoir des responsabilités et adorer les crânes, les pieuvres et les tatouages gigantesques.
Ce n’est pas vraiment incompatible. C’est même plutôt réjouissant.
Au départ, une cliente. Aujourd’hui, une amie.
Avec toutes ces séances, Anaïs est devenue bien plus qu’une cliente.
On a passé pas mal d’heures ensemble à dessiner sur sa peau, à discuter de tout et de rien, et probablement à raconter une quantité respectable de conneries.
C’est aussi une des choses que j’aime dans mon métier. Certaines personnes passent une fois au studio, d’autres reviennent régulièrement. Et parfois, au fil des années, de véritables amitiés se construisent.
Anaïs fait partie de ces rencontres-là.
Elle est adorable. Mais j’ai aussi comme l’impression qu’il vaut mieux éviter de lui chercher des noises. Je n’ai pas spécialement envie de vérifier, alors on va continuer à bien s’entendre.
Quant à savoir ce qu’on va lui tatouer ensuite…
Je crois qu’on n’en a pas encore terminé.