
Il y a des motifs qu’on voit partout dans le tatouage.
Des roses, des crânes, des serpents, des dragons… Et des tigres.
Beaucoup de tigres.
Des tigres qui rugissent, des tigres qui dorment, des tigres japonais, des tigres réalistes, des tigres en noir et gris, des tigres avec des fleurs, des dagues ou des expressions qui laissent supposer qu’ils ont passé une très mauvaise journée.
Le tigre est un grand classique du tatouage. Un de ces motifs qu’on dessine depuis des générations et qui n’a visiblement aucune intention de prendre sa retraite.
Mais pourquoi lui ?
Après tout, on pourrait tout aussi bien se faire tatouer un ragondin. C’est un animal courageux, qui possède de grandes dents et qui sait parfaitement défendre son territoire.
Pourtant, les demandes de ragondins restent étonnamment rares.
Il doit bien y avoir une raison.
Le tigre n’a pas attendu Instagram pour devenir une star
Bien avant de finir sur des avant-bras, des cuisses et des dos entiers, le tigre occupait déjà une place importante dans les arts et les traditions d’Asie.

En Chine, il symbolise notamment la puissance, le courage et la protection. On lui attribuait le pouvoir d’éloigner les mauvais esprits. Il fait également partie des douze animaux du zodiaque chinois.
Un animal qui peut te manger, mais qui est censé te protéger.
C’est un concept intéressant.
Dans les représentations traditionnelles d’Asie orientale, le tigre apparaît aussi régulièrement aux côtés du dragon. Ces deux figures incarnent notamment des forces complémentaires : le tigre est associé au yin, le dragon au yang.
Et ce n’est pas juste une interprétation trouvée sur un site qui vend des bracelets porte-bonheur : le Metropolitan Museum of Art explique cette histoire des tigres et des dragons dans un excellent article sur les échanges artistiques entre la Chine, la Corée et le Japon.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que les trois cultures ont repris ces mêmes animaux, mais ne les ont pas forcément dessinés de la même façon.
Comme quoi, même il y a plusieurs siècles, tout le monde avait déjà envie d’y mettre sa patte.
En Corée, le tigre pouvait aussi passer pour un gros imbécile
En Corée, le tigre possède également une place particulière dans les traditions populaires. On le retrouve associé aux montagnes, à la puissance et à la protection contre les mauvais esprits.
Mais il existe aussi une tradition beaucoup plus drôle.
Dans certaines peintures populaires coréennes, on représente un tigre accompagné d’une pie.
Jusque-là, rien d’extraordinaire.
Sauf que le tigre a parfois une expression complètement ridicule. Une grosse tête, un air niais et toute la majesté d’un chat surpris en train de lécher une vitre.
Et ce n’est pas forcément un accident de dessin.
Ces images pouvaient servir de satire sociale : le tigre représentait les puissants ou l’aristocratie, tandis que la pie incarnait les gens ordinaires, suffisamment malins pour se moquer d’eux.
Autrement dit, on tournait les dirigeants en ridicule en dessinant un gros félin avec une tronche d’abruti.
Ça me parle assez.
On peut découvrir cette tradition dans la présentation de l’exposition Jakhodo Today de l’Asian Art Museum, consacrée justement au duo du tigre et de la pie.
Il y a quelque chose de réjouissant à se dire que, bien avant nos mèmes Internet, on dessinait déjà des animaux pour se foutre de la gueule des puissants.
Le tigre japonais : dessiner un animal qu’on n’a jamais vu

Le tigre occupe également une place de choix dans l’art japonais.
Et ce qui est assez amusant, c’est que le tigre n’a jamais vécu à l’état sauvage au Japon.
Pendant des siècles, les artistes japonais qui souhaitaient en représenter un devaient donc se débrouiller avec des illustrations venues d’ailleurs, des récits, des peaux d’animaux importées et leur imagination.
Ce qui explique probablement pourquoi on trouve, dans certaines peintures anciennes, des tigres à la tête un peu ronde et à l’expression de gros matous contrariés.
On voulait dessiner un prédateur majestueux, on obtenait parfois un Troudballe de 200 kilos.
Le Musée national de Kyoto a consacré une exposition entière à ces représentations du tigre, du plus féroce au plus adorable.
Et je te conseille particulièrement de jeter un œil au Tigre et bambou du peintre Ogata Kōrin, au XVIIIe siècle.
Franchement, il a une bonne tête.
Mais ces représentations ont développé un langage graphique passionnant.
Dans l’art japonais, le tigre apparaît souvent en mouvement, accompagné de bambous, de végétation ou de vents violents. On le retrouve également associé au dragon, autre grande figure de l’imaginaire asiatique.
Le tigre a ainsi trouvé sa place parmi les grands motifs du tatouage japonais traditionnel, l’irezumi, où il est connu sous le nom de tora.
Et quand on regarde certaines de ces compositions, on comprend assez vite pourquoi : son corps souple, ses mouvements, sa queue et ses rayures se prêtent merveilleusement aux grandes pièces qui accompagnent les formes du corps.
Des estampes japonaises aux tatouages old school
Le tigre ne s’est évidemment pas arrêté aux frontières du Japon.

On le retrouve également dans le tatouage traditionnel occidental, notamment dans l’univers old school.
Avec ses contours noirs épais, ses couleurs franches et ses formes volontairement simplifiées, ce style a développé tout un répertoire de motifs immédiatement reconnaissables.
Des hirondelles, des ancres, des roses, des aigles, des panthères…
Et notre copain le tigre.
Le tatouage traditionnel américain s’est construit au fil du temps, avec des influences multiples, dont celles du tatouage japonais.
Des tatoueurs comme Norman Collins, plus connu sous le nom de Sailor Jerry, ont largement contribué à faire dialoguer ces deux univers. Son parcours et son intérêt pour les techniques japonaises sont notamment racontés dans Homeward Bound, consacré à sa vie et à son travail.
C’est aussi pour ça qu’on peut retrouver un même animal dans des styles très différents, sans qu’il ait du tout la même gueule.
Dans l’old school, on ne cherche pas à reproduire fidèlement une photographie de tigre. On exagère les expressions, on simplifie les volumes, on renforce les contrastes.
Quelques rayures, des crocs, des moustaches et un regard suffisamment agressif pour faire comprendre qu’il ne faut pas venir lui piquer sa gamelle.
Le reste, c’est du dessin.
Et ça fonctionne depuis des décennies.
Force, courage, protection… Et si on arrêtait de vouloir absolument tout symboliser ?
Quand on cherche la signification d’un tatouage de tigre sur Internet, on tombe rapidement sur la même liste.
La force. Le courage. La puissance. L’indépendance. La protection. La détermination.
Parfois même la sagesse, la résilience et la confiance en soi.
À ce rythme-là, le tigre va bientôt pouvoir rédiger ton CV et négocier ton crédit immobilier.
Alors oui, ces significations existent. Certaines s’appuient sur des traditions anciennes et des représentations culturelles bien réelles.
Mais un tatouage de tigre n’a pas une signification universelle et obligatoire.
Pour quelqu’un, il représentera une force qu’il aimerait trouver en lui.
Pour un autre, ce sera un animal protecteur, un souvenir, un symbole familial ou un clin d’œil à son signe astrologique chinois.
Et pour beaucoup de gens, ce sera simplement parce qu’ils trouvent les tigres magnifiques.
Ce qui, à mon avis, est une excellente raison.
On n’est pas obligé d’inventer une histoire bouleversante pour justifier chaque tatouage.
Parfois, on aime un dessin.
On le trouve beau, puissant, intéressant.
Et on a envie de le porter.
C’est déjà pas mal.
Pourquoi les tatoueurs aiment autant dessiner des tigres
Bon, parlons un peu dessin, quand même.
Parce que le tigre possède un avantage considérable sur beaucoup d’autres animaux : il est naturellement graphique.

Ses rayures créent des lignes, des rythmes, des contrastes et des mouvements.
Son visage est immédiatement identifiable. Son anatomie permet des compositions dynamiques. Et ses expressions offrent de nombreuses possibilités, du calme presque inquiétant à la gueule grande ouverte.
On peut le dessiner de manière très réaliste ou au contraire prendre énormément de libertés avec ses proportions.
On peut travailler avec de grandes masses noires, des couleurs très vives, des ombrages doux, des textures en dotwork ou en pepper shading.
On peut lui associer des fleurs, une dague, des éléments japonais, des motifs graphiques…
Et malgré toutes ces transformations, on reconnaîtra toujours un tigre.
Enfin, normalement.
Si on doit écrire « TIGRE » en dessous du tatouage pour que les gens comprennent, c’est qu’il y a probablement un petit problème quelque part.
Les tatouages qui accompagnent cet article montrent justement à quel point un même animal peut donner naissance à des dessins différents.
Ce que j’aime, c’est cette liberté.
Passer d’une approche réaliste à une illustration beaucoup plus stylisée, mélanger les techniques, changer les proportions ou simplement chercher une autre manière de construire le regard.
Il y a suffisamment de possibilités pour ne pas avoir l’impression de refaire toujours le même tatouage.
Mais ce n’est pas un peu banal, un tatouage de tigre ?
Ah, la fameuse question de l’originalité.
Le tigre est un sujet très tatoué. C’est indiscutable.

Mais depuis quand un sujet devrait-il devenir interdit simplement parce que quelqu’un l’a déjà dessiné ?
On ne demande pas aux musiciens d’arrêter d’utiliser des guitares sous prétexte qu’on en joue depuis des siècles.
On ne reproche pas non plus aux peintres de continuer à faire des portraits, des paysages ou des natures mortes.
Enfin, si. Il y a toujours quelqu’un pour reprocher quelque chose à quelqu’un.
Mais c’est une autre histoire.
Personnellement, je trouve qu’on accorde parfois beaucoup trop d’importance à la recherche du sujet absolument inédit.
À vouloir être original à tout prix, on finit quelquefois par oublier une chose assez simple : ce n’est pas seulement le motif qui fait l’intérêt d’un tatouage. C’est ce qu’on en fait.
Deux tigres peuvent avoir des compositions, des styles, des ambiances et des personnalités complètement différentes.
Un motif classique n’est pas nécessairement un motif impersonnel.
En revanche, récupérer exactement le tatouage d’un inconnu sur Pinterest pour le reproduire à l’identique, là, c’est une autre discussion.
Et elle risque de m’occuper pendant quelques paragraphes supplémentaires.
Et le prochain tigre ?
J’aime dessiner des tigres. En couleur, en noir et gris, en réalisme, en illustration ou dans des compositions d’inspiration japonaise.
Et j’aime surtout pouvoir adapter ces différents univers à la personne qui vient se faire tatouer.
Parce qu’entre le tigre traditionnel, le tigre réaliste et le tigre complètement réinterprété, il y a encore quelques kilomètres de possibilités.
Alors oui, le tigre est un grand classique.
Oui, on en a déjà vu des milliers.
Et oui, je continuerai probablement à en tatouer.
Après tout, on ne va pas abandonner un aussi beau sujet sous prétexte qu’il a déjà servi.
Sinon, il faudrait aussi arrêter les roses, les crânes, les serpents et les dragons.
Et là, il ne nous resterait vraiment plus que les ragondins.